Monday, January 12, 2026

Est-ce que Gaudium et Spes 22, 2, enseigne que la grâce n'ait pas été perdue ?


Voici Maître Adrien Abauzit* :

Gaudium et Spes(22, al.2) enseigne que le péché originel n’a pas fait perdre la grâce sanctifiante à l’homme, mais qu’il l’a simplement « altérée » (ou « déformée » selon d’autres traductions), étant rappelé que la notion de « ressemblance divine » est un signifiant de l’état de grâce :

« “ Image du Dieu invisible ” (Col 1, 15), il est l’Homme parfait qui a restauré dans la descendance d’Adam la ressemblance divine, altérée dès le premier péché. »


Si la grâce sanctifiante est simplement « altérée » ou « déformée », alors, elle est toujours possédée par l’homme.


L'idée clef est que la phrase biblique « ressemblance divine » est automatiquement à prendre comme l'état de grâce.

Voici St. Thomas (ou "Auteur inconnu" mais je compte Postilla in Libros Geneseos comme un ouvrage de jeunesse du Docteur angélique).

Dicit igitur, faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram. Il dit donc, faison l'homme en notre image et ressemblance.
 
Habent ista duo distinctionem: nam imago attenditur secundum potentiam cognoscendi, similitudo quantum ad potentiam diligendi, secundum auctorem libri de spiritu et anima. Ces deux ont une distinction : car l'image on fait attention selon la puissance de connaître, ressemblance quant au pouvoir d'aimer, selon l'auteur du livre De Spiritu et Anima.
 
Vel imago dicitur, quantum ad naturalia, et dispositionem partium naturalium; sicut videmus, quod imago habet consimilem dispositionem in partibus quantitatis cum re imaginata. Ou image est dite quant aux choses naturelles, et la disposition des parties naturelles; comme nous voyons que l'image a une disposition ressemblante dans les parties de sa quantité avec la chose imagée.
 
Similitudo autem attenditur quantum ad gratuita, sicut dicit Magister in historia. Mais ressemblance on fait attention quant aux choses gratuites, comme dit la Maître dans l'histoire.**
 
Et subdit postea dispositionem suae praelationis vel sublimationis, cum dicitur, et praesit piscibus maris: ubi tangitur ejus presidentia respectu aquatilium et volatilium, et respectu terrestris duplicis, scilicet gressibilis et reptilis, quae omnia patent in litera: et respectu creaturae omnis corporalis universaeque terrae. Et il ajoute après la disposition de sa préférence ou sublimité, quand il dit et qu'il ait préséance sur les poissons de la mer : où est touchée sa préséance vis-à-vis les choses aquatiques et capables à voler, et vis-à-vis le deux types de chose terrestres, c'est à dire qui marche ou qui rampe, ce qui tout se comprend dans le texte : et vis-à-vis toute créature corporelle et l'universalité de la terre.
 
Quod alicui videbitur contrarium esse veritati et sensui. Nam videmus multa sibi resistere et contrariari etiam pro illo statu innocentiae; nam tunc corpora caelestia non fuissent illi subjecta, nec sol, nec stellae, neque etiam hic mineralia. Ce qui à quelqu'un va sembler contraire à la vérité et à l'expérience sensorielle. Car nous voyons que beaucoup lui résistent et lui font contrariété même pour cet état d'innocence ; car alors les corps célestes ne lui furent pas soumis, ni soleil, ni étoiles, ni les minéraux même ici.
 
Ad hoc dicitur, quod pro illo statu habuit duplicem praesidentiam super omnem creaturam irrationalem: primo scilicet praesidentiam naturalis dignitatis; secundo praesidentiam finis bonitatis; quia sicut omnibus fuit natura superior, sic ad ejus servitium et utilitatem omnia sunt producta, et propter ipsum. Respectu autem naturalium, vel rerum, quae possunt nutus humanos aliqualiter recipere, habuit tertiam praesidentiam imperii: quandiu enim expediret, ejus nutibus obtemperassent. À ceci est dit, que pour cet état l'homme avait une préséance double sur toute créature irrationnelle : à savoir d'abord la préséance de dignité naturelle ; ensuite la préséance de la bonté de la fin ; car comme il devint supérieur à tous par nature, ainsi tout est produit à son service et à son utilité, et pour lui. Mais vis-à-vis les choses naturelles, ou chose qui peuvent quelque part recevoir des commandes humaines, il eut une troisième préséance de l'empire : pour autant que c'était utile, elles auraient obéi à ses commandes.
 
Si autem quaeritur, an tunc esset aliqua impressio in animalibus, quae non modo non, propter quam nutui hominis paruissent, an forte sic se habent modo, etiam quod si homo non esset infectus, adhuc sibi obtemperassent? Mais si on demande, si alors il y avait quelque impression sur les animaux, qui pas seulement pas, à raison d'obéir à la commande de l'homme, ou peut-être sont ainsi que même si l'homme n'était pas infecte, ils lui obéiraient encore ?***
 
Incertum est, quid horum duorum sit verius: verisimile est tamen, quod ex utraque parte modo sit defectus. C'est incertain lequel des deux soit plus vrai : mais le vraisemblable est, que depuis le dédecte soit des deux parties.
 
Et quod tunc ex parte virtutis hominis, scilicet justitiae originalis, et ex parte dispositionis animalium obedientia illa caussaretur, quorum utrumque nunc deest. Et qu'alors de la part de la vertu de l'homme, c'est à dire de la justice originelle, et de la part de la disposition des animaux cette obéissance était causée, desquelles les deux font désormais défaut.
 
In quibusdam tamen, Deo sic ordinante, dispositio ista remansit propter hominum maximam necessitatem, sicut in pecoribus et jumentis. Mais en vertains, Dieu l'a disposé ainsi, cette disposition est resté pour la plus grande nécessité des hommes, comme dans le bétail et les animaux de trait.
 
Pisces dicuntur a pascendo, quia ex illis pascimur, vel quia unus alterius est cibus. Les poissons sont dit de "paître" parce que nous nous paissons d'eux, ou pare que l'un est le repas de l'autre.°
 
Dicit autem Papias, quod piscibus nomina sunt instituta post animalia; unde vocantur aut ex similitudine animalium terrestrium, ut vituli, aut ex colore, aut ex moribus ut canes, quia mordent. Mais Papias dit, que les noms des poissons sont fait à partir des animaux; donc ils sont appelés pour ressemblances d'animaux de la terre, comme les phoques veaux-marins, soit de la couleur, soit des mœurs, comme les "chiens"°° parce qu'ils mordent.
 
Alia vero nomina sunt prius exposita, ut volatile, etc. sequitur. Mais les autres noms sont déjà exposés, comme volaille, etc.
 
Et creavit Deus et cetera. Ubi post dispositionem factionis tangit ipsam factionem hominis, et tangit ipsius esse, secundum quod fuit in fieri, et secundum factum esse, et secundum sexuum distinctionem: unde dicit per ordinem, creavit, id est, de materia produxit. Et Dieu créa etc. Où après la disposition du façonnage il touche aussi au façonnage même de l'homme et touche son être, selon ce qu'il fut dans le devenir et dans le être fait et selon la distinction des sexes : d'où il dit dans l'ordre, "il créa" c'est à dire fait d'une matière.
 
Accipitur enim hic creatio pro factione, et non pro productione ex nihilo. Car ici création est pris pour façonnage, et non pour production ex nihilo.
 
Quamvis autem productio hominis fuerit de materia, dicitur creatio, quia fuit factus subito homo: unde et si fuerit factus propter subjectum, quod ibi fuit materia: tamen dicitur creatus propter istam causam. Mais malgré que la production fût d'une matière préexistante, elle est dit création, parce que l'homme est fait soudainement : d'où, même s'il fût "fait" parce qu'il y avait un sujet, parce que là il y avait matière, néanmoins il est dit "créé" pour cette cause.
 
Sicut etiam Scriptura vocat eum hominem ab humo vel limo, de quo fuit factus cum aliis animalibus communiter: et denominatur sic a viliori ut ex suo nomine discat homo subjici et humiliari Deo, quando cognoverit se esse de materia ista vili, et non possit eum latere, quando nomen ejus ad materiam tam vilem tantam habet vicinitatem. Comme aussi l'Écriture le nomme "homme" à partir de terre ("humus")°°° ou limon ("limus")~, de laquelle il fut fait de même que les autres animaux : et il est ainsi nommé à partir du moins noble pour que l'homme sache de son nom se soumettre et s'humilier devant Dieu, quand il apprend qu'il est de cette matière vile, et il ne peut pas lui être caché quand son nom a une tellement grande vicinité à cette matière tellement vile.
 
Et ne forte aestimari posset, quod ipsum fecisset quantum ad corpus solum, et quod non esset in eo aliquid nisi corporale et eductum de materia corporali, addit, ad imaginem et similitudinem nostram. Et pour qu'il ne soit pas possible d'estimer qu'il le fît seulement quant au corps, et qu'en lui il ne serait rien sauf du corporel et tiré de matière corporelle, Il ajoute en notre image et ressemblance.
 
Quia secundum quod dictum est, imago attenditur in homine secundum animam. Car selon le déjà dit, l'image on fait attention dans l'homme selon l'âme.
 
At vero ne etiam ab aliquibus putaretur, quod Deus solum produxit hominem secundum animam, eo quod toties ponitur imago et similitudo, quae sequitur animam, sicut etiam dixerunt Manichaei, quod corporalia essent a Deo malo; subdit, masculum et feminam creavit eos. Mais encore pour ne soit pas supposé par certains que Dieu produisit l'homme selon l'âme seulement, aussitôt qu'est posé image et ressemblance, ce qui fait suite à l'âme, comme dirent aussi les Manichéens, que les choses corporelles seraient d'un mauvais Dieu, il ajoute "il les fit homme et femme".
 
Distinctio enim sexuum ad corpus pertinet, et ex illo pendet. Car la distinction des sexes appartient au corps et dépend de lui.
 
Provide Manichaeorum error ex hoc manifeste eliditur. Avec prévoyance, l'erreur des Manichéens est par ceci manifestement brisée.


Bon, il y a des opinions diverses, une notée est que l'image est la faculté intellective, la ressemblance la faculté affective, encore que la ressemblance est la prédominance sur les animaux, pas totalement perdue dans la chute, mais il y a encore de diversité, car Historia scholastica se range peut-être avec Maître Adrien Abauzit :

Sed imago Dei est anima in essentia, et ratione ejus, quia spiritus factus est et rationalis ut Deus. Similitudo in virtutibus, quia bona, justa, sapiens. Cum imagine pertransit homo (Psal. XXXVIII), quia illam habet etiam homo peccans, similitudine vero saepe privatur. Mais l'image de Dieu est l'âme en son essence et sa raison, parce qu'il est fait un esprit, et rationnelle comme Dieu. Ressemblance dans les vertus, car bonne, juste, sage. L'homme s'évanouit comme une image (Psaume 38), parce que celle aussi l'homme qui pêche possède, mais de la ressemblance il est souvent privé.


Notons le "saepe" = "souvent" ... Pierre le Mangeur dit donc que l'homme dans l'état de péché manque souvent la ressemblance de Dieu. Donc, pas tout le temps qu'il est en péché, donc pas par le péché lui-même.

Le Catéchisme de St. Pie X prend "image et ressemblance" comme un hendiadys.

Pourquoi dit-on que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu ?

On dit que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, parce que l’âme humaine est spirituelle et raisonnable, libre dans ses actes, capable de connaître et d’aimer Dieu et de jouir de lui éternellement ; et ces perfections sont en nous un reflet de l’infinie grandeur du Seigneur.


Voici le Catéchisme du Concile de Trente :

Enfin Il forma le corps de l’homme du limon de la terre et, par un pur effet de sa bonté, Il lui accorda le don de l’immortalité et de l’impassibilité, qui n’était pas essentiellement attaché à sa nature. Quant à l’âme, Il la fit à son image et à sa ressemblance, la doua du libre arbitre, et régla si bien tous les mouvements et tous les désirs du cœur, qu’ils devaient toujours être soumis à l’autorité de la raison. A cela i voulut joindre le don admirable de la justice originelle, et enfin Il lui soumit tous les animaux.


Est-ce que les deux, image et ressemblance, se réfèrent aux deux, nature et sainteté ? Ou image à nature et ressemblance à sainteté ? Quand il parle du péché original, il ne tranche pas :

aussitôt il tomba dans cet affreux malheur qui lui fit perdre la sainteté et la justice dans lesquelles il avait été créé, et lui-même devint sujet à une foule d’autres maux que le Saint Concile de Trente a énumérés tout au long.


Je pense qu'il soit possible de prendre les mots cités de Gaudium et Spes comme voulant dire que la nature fut offusqué mais pas perdue. Et surtout par rapport au libre arbitre, parce que des Calvinistes ont prétendu que la liberté fut simplement perdue. L'Église catholique répond ici "offusquée, oui, perdue, non" et ceci bien avant Gaudium et Spes.

Est-ce que St. Irénée a pris "image" comme nature et "ressemblance" comme justice ? Les Orthodoxes le font. Mais le Concile du Trente en Session V ne précise pas le sens des termes bibliques "image" et "ressemblance" de la manière que le fit Johannes Dörmann, que Maître Abauzit cite.

Par contre, c'est possible que cette précision ait été opérative dans la lecture que fit "Jean-Paul II" de ce Document. Et des paroles en de cette homme qui semblent indiquer le salut universel font écho à une phrase un peu plus banal de Gaudium et Spes, aussi en 22, 2.

Car, par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme.


En quelque sorte ? Par union hypostatique ? Par grâce ? Par sanctification ? Plus banal que ça, dans le contexte qui suit immédiatement :

Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme [30], il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché [31].


C'est Wojtyla, pas le concile, qui précise :

Jésus-Christ s’est uni à chacun, pour toujours


Or, "à chacun" ne devrait s'appliquer qu'en mesure qu'il exemplifie la situation humaine (qui cesse dans une âme damnée~~) et "pour toujour" au fait que l'Incarnation ne cesse pas, ainsi lu, même Redemptor Hominis 13, 2 ne serait pas blasphème. Malheureusement, Assise 1986 semble indiquer qu'il a compris ses mots d'une manière plus stricte, qui va dans le sens de rédemption universelle.

Je ne dis pas ceci pour exonérer le document Gaudium et Spes ou Wojtyla, mais pour demander un peu plus de rigueur dans l'accusation.

Hans Georg Lundahl
Paris
l'Octave de l'Épiphanie
12—13.I.2026

PS, une indication que Wojtyla n'ait pas voulu dire que chacun est sauvé est le début de Redemptor Hominis 14 :

L'Eglise ne peut abandonner l'homme, dont le «destin», c'est-à-dire le choix, l'appel, la naissance et la mort, le salut ou la perdition, sont liés d'une manière si étroite et indissoluble au Christ.


"Ou la perdition" qui, donc, existe, comme possibilité réelle./HGL

* Voir Réfutation des hérésies et du sophisme du père Horovitz | Adrien Abauzit ** Je pense que l'histoire est Historia scholastica, et le Maître donc Pierre le Mangeur. *** J'avoue que la traduction de cette phrase m'était difficile. La suite montre que la question est si le loup obéirait à un homme non déchu (même sans miracle). ° Fausse étymologie, probablement. Nos propres grammariens ne disent pas que "piscis" vienne de "pascere". Mais ceux du Moyen âge, oui. °° Canis marinus = Seehund ? Aussi phoque, alors. J'ai une demi-mémoire sur morue, mais je n'arrive pas à la confirmer en glossaires ou Gaffiot. °°° Ici notre linguistique confirme l'étymologie ! ~Je ne suis pas sûr, mais c'est possible que "limon" marcherait mieux en hébreu. Le lexique hébreu donne une étymologie avec 'adom, rougeâtre ou encore le texte en Genèse 2 et 3 donne 'adamah, sol, parce que le sol est rougeâtre. ~~ C. S. Lewis considère les damnés comme des ex-hommes, pas comme des hommes à proprement parler. Il est certes pas une autorité catholique, mais ce que St. Thomas décrit en Supplem. Q. 98, la volonté et l'intellect des damnés, peut être considéré comme ayant perdu même l'image de Dieu, donc d'avoir cessé d'être humain.

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