Tuesday, December 11, 2012

Clive Staples Lewis - ésotérique?

On vient d'accuser CSL d'être "ésotérique" (c'est à dire adepte des théories de l'ésotérisme d'une Blavatskaya ou d'un Gurdjieff) en quelques endroits catholiques ou se voulant tels du web. Sur quoi se baserait une telle accusation et quoi serait-il à répondre?

En Narnia il y a des animaux qui parlent. Une indication que les animaux irrationnels sont nos égaux? Non, les animaux de Narnia qui parlent le sont, ex hypothesi, puisque dôtés de raison quelques minutes après leur création - mais choisis entre congénères qui n'ont pas reçu le même don.

Entre temps, Dr Doolittle avait déjà parlé aux animaux de cette terre ci, indicant par là qu'on pouvait apprendre - avec suffisemment de patience - le miaul-de-chat ou l'aboiment-de-chien comme on peut apprendre le Russe. Ce qui est faux, puisque le Russe a une grammaire humaine et l'aboiment-de-chien ne l'a pas.

Narnia sort en librairies en 1950. Hugh Lofting avait déjà été en train d'écrire les romans de Dr Doolittle depuis 1920, avec un grand lectorat parmi les enfants anglophones.

Dans le deuxième Narnia à sortir - Le Prince Caspian (qu'on devrait lire comme le quatrième) - un animal parlant défend un roi légitime qui avait chassé des animaux bruts. "Non, non, ce n'est pas du tout la même chose".

Dans le quatrième à sortir - La Chaise d'Argent (qu'on devrait lire comme le sixième) - la différence est soulignée. Une créature rationnelle narnienne est en train de parler avec deux enfants de notre monde. On avait cru que la viande de cerf venait d'un animal comme ils sont à peu près tous, mais il débusque le cannibalisme des géants (chez qui les trois sont accueillis) par le fait que ces géants chasseurs avaient eu un petit dialogue avec le cerf chassé avant de le tuer. Donc, c'était un animal parlant.

Dans ce même livre sur la déstruction de la chaise d'argent il y a une scène où les deux enfants sont obligés à léviter sur les airs d'un bout du monde jusqu'à la côte. On cherche d'encourager la lévitation?

Pas exactement. Dans ce livre la lévitation, si l'on veut, n'est pas du tout un état normal des enfants, mais un miracle ayant fonction à les amener là où ils devaient être (un peu comme le "surf" miraculeux de St Raymond).

Entre-temps les trois premiers romans de Mary Poppins - qui la traitent comme ayant le pouvoir de léviter quand elle veut - sont déjà sortis par Pamela Lyndon Travers, alias Helen Lyndon Goff. Elle se sentait attirée par les idées de Gurdjieff, si la wikipédie sur lui ne nous trompe pas.

Un peu plus grave, dans le troisième livre à sortir, cinquième à lire, L'Odyssée du Passeur d'Aurore, en monde narnienne Lucy - qui n'est pas encore une chrétienne pratiquante et croyante en notre monde mais qui le deviendra - est autorisée de lire une formule magique dans le livre d'un magicien. Elle se trouve reprochée pour avoir lu aussi un autre, avant. Les magiciens sont des hommes qui ont fait un pacte avec le diable, non? Pas celui-ci. Il est "une étoile faisant pénitence" comme on l'apprendra plus tard par "une étoile à la retraite".

On peut se dire que CSL n'aurait même pas du autoriser son héroine la plus angélique à lire une seule formule magique. Là, l'auteur aurait répondu que comme la magie en question était autre chose dans ce monde, il n'y avait pas la même raison pour qu'elle soit illicite là, qu'il y a ici. Et la curiosité est sévèrement réprimée. "Écouter les portes par magie est la même chose que d'écouter aux portes par d'autres moyens". La méfiance vis-à-vis une amie même légère et la curiosité par laquelle elle est poussée à lire une formule qu'elle n'aurait pas du lire sont donc des péchés réels, dans ce monde là comme dans le notre. Et reprimés comme tels. Le sixième à sortir, le premier à lire, Le Neveu du Magicien, condamne la magie dans notre monde et notemment la recherche des choses magiques encore plus explicitement.

Et chez Edith Nesbit (dont un fils mourut après un enlèvement des amygdales), dont les œuvres sortent normalement avant son décès en 1924, les Bastables ont un amulet capable à faire apparaître un "psamméade" (esprit du sable), à moins que ma mémoire me trompe et je mélange des livres différents d'elle. En effet, ce sont même deux séries différentes. Je n'ai même pas lu la série sur les Bastables.

Elle aussi était très lue par les enfants anglophones avant le Monde de Narnia.

Si donc l'ésotérique florit sans inhibition chez Harry Potter, bien plus que chez Lofting, Travers et Nesbit, au contraire chez C. S. Lewis l'ésotérique est très bridé par rapport à ce qui vient d'être lu avant par les enfants anglophones. La chaise d'argent à même une très réussie allégorie sur les dix commandements et sur les quatre signes de l'Église, tandis que récemment The Golden Compass vient de prôner une morale très coupée de tout commandement divin.

Reste que Jésus en Narnia apparaît comme Aslan, le lion. Il semble que Pierre de Blois, en prêchant sur les "trois venues du Christ" (à Bethlehem, par la Grace, pour le Jugement) sont décrits ainsi: dans sa première venue il était un agneau, dans sa deuxième l'ami le plus fidèle, dans sa troisième un lion.

Si Notre Seigneur, par sa divine tout-puissance, peut rendre son corps présent dans les espèces de pain et de vin sur les autels, Il peut aussi se rendre présent sous les espèces d'un lion, dans un autre monde. Et, quoiqu'il est condamné dans la condamnation de Bruno que chaque étoile soit un soleil pour son monde avec chacun son âme de monde, il n'est pas condamné mais même obligatoire de reconnaître que Dieu peut créer des mondes et des dimensions. Surtout à Paris.

CSL, avait-il le droit d'écrire un roman sur une base théologique tellement osée? On peut se demander la question semblable pour Dante, à propos Divina Commedia. Pape Benoît XV répondit en affirmatif - dans une encyclique qui a été tourménté comme preuve que l'héliocentrisme soit théologiquement envisageable, c'est probable qu'il le considérait comme tel, mais l'encyclique n'est pas à ce propos et la phrase est au subjonctif dans son usage concessif.

Hans-Georg Lundahl
Nanterre
St Damas I, Pape
11-XII-2012

2 comments:

Hans-Georg Lundahl said...

De temps en temps je fais la publicité pour les condamnations de 1277. Par l'évêque de Paris, Étienne II Tempier. Une rétrait partiel en théorie a été fait, sur l'ordre du pape canonisant St Thomas d'Aquin, par son successeur Étienne III.

Néanmoins ce retrait est très théorique en tant que ni le syllabus d'erreurs est cassé, ni, que je sache, une seule de ses thèses explicitemnt, mais uniquement les condemnations en tant qu'elles ont pu être comprises comme une condemnation d'une thèse de l'Aquinat.

La thèse 34 condamnée est:

9 (34). Quod causa prima non posset plures mundos facere.

Voici les divers chapîtres d'un second éditeur plus systématique des condemnations, en conspectus:
http://enfrancaissurantimodernism.blogspot.fr/2012/01/index-in-stephani-tempier.html

Hans-Georg Lundahl said...

Du livre dont sont pris les thèses:

Cependant, un retournement de perspective n'allait pas manquer de se produire. Redoutant cette dérive fidéiste qui s'était amorcée suite à l'intervention de Tempier, le pape Jean XXII allait réhabiliter la doctrine thomiste par la canonisation, en 1323, de Thomas d'Aquin, suivie, deux années plus tard, de la levée, par Etienne Bourret, de tout interdit que cette doctrine avait pu encourir de par la condamnation de 1277, comme il a été dit ci-dessus.

Ma conclusion: chaque condemnation qui n'est p)as en désaccord avec St Thomas doit donc être considéré comme encore valable dans la diocèse de Paris.